Lecture
critique comparée de Dézafi et de
Les Affres d’un défi de
Franketienne : réécriture ou traduction ?
Mae-Lyna Beaubrun.
Dans
une période dictatoriale, de violence, de malheurs et de pauvreté,
Franketienne devint un écrivain engagé d’Haïti.
Il écrivit ses œuvres dans les deux langues du pays, le créole et le
français. Dans ses œuvres, il dénonce
le régime totalitaire duvaliériste. Malgré
l’ancrage de ses œuvres dans la culture et la conscience politique haïtienne,
il « refusa de quitter son bout d’île » et « travers[a]
[ miraculeusement ] sans prison ni tortures la barbarie duvaliériste »
(Jonassaint, 6).
« Né
en 1936 en Artibonite, Haïti, Frank Etienne, qui a contracté son nom en
Franketienne […],
pour en faire un nom de plume et lui donner les marques d’une haïtianisation
symbolique, est un des écrivains créolophones les plus célèbres » (www.superdoc.com).
Egalement, il est enseignant, comédien, peintre et fondateur avec deux
autres écrivains, Philoctète et Jean Claude Fignolé, du mouvement
Spiraliste. En tant, que
dramaturge, romancier et poète, il a publié plus d’une trentaine d’œuvres
en français et en créole haïtien pendant les trois dernières décennies.
Il a commencé sa carrière d’écrivain, en 1964, avec la publication de son
recueil de poèmes Au fil du temps.
En 1972, il publie un de ses premiers romans spiralistes importants, Ultravocal,
qui a pour thème principal « le vertige de l’errance et l’exode
massif sans espoir ni désir de retour » (Jonassaint, 5).
En
1975, il publie le premier roman en créole, Dézafi.
Ce roman est une « caisse raisonnante des maux de la nation»
(Jonassaint, 6) et de la vision futuriste de l’auteur devant la
dictature duvaliériste. Quatre
ans plus tard, en 1979, il publiera Les
affres d’un défi qui est « issue de la matrice féconde et toute
brûlante de Dézafi » (Affres),
et qui est souvent considéré comme une réécriture française du roman créole
(www.superdoc.com). Ces deux œuvres
ont des caractéristiques de l’esthétique franketiennienne.
Comme plusieurs de ces autres œuvres, il est difficile de les
classifier dans un genre particulier. Franketienne
mélange entre autres la poésie, le monologue, le dialogue, le jeu de mots,
le proverbe et le récit dans ses œuvres.
Dézafi et Les
Affres d’un défi sont alors des œuvres romanesques de fusion et de
pluralité de genres. « On est donc loin, avec Franketienne, d’un récit
linéaire, et c’est pourquoi, tout en parlant de ‘roman’ pour se référer
à une œuvre comme Dézafi, on
soulignera la difficulté d’une véritable classification » (www.superdoc.com).
Franketienne :
Poète,
romancier, dramaturge, l’un des rares à écrire avec force et bonheur dans
deux grandes langues littéraires caribéennes : le français et l’haïtien.
Il a su trouver dans différentes formes d’expressions populaires haïtiennes
la source vive de nouvelles esthétiques, tout à fait modernes et actuelles,
dont Ultravocal (1972), Dézafi
(1975), Kaselezo (1985/1987) et
L’oiseau Schizophone (1993) sont
exemplaires (Jonassaint, 7).
Dans
son article « Pour une lecture de ‘Dézafi’ » , Lafontant
Médard (1978 : 55-97) résume Dézafi,
et conséquemment Les Affres d’un défi,
car ces deux œuvres sont le même récit dans deux langues différentes.
La sécheresse n’a point élu domicile sur les terres de Bois-Neuf et nulle querelle de famille ne divise les habitants. Pourtant, cette communauté égrenne son chapelet de misère dans la fraicheur [sic] des paysages et la fécondité du sol. Quelle plaie ravage la face de ce coin de paradis perdu?
La
mort étend ses racines tentaculaires sur tout ce qui vit.
Sintil, autour du poteau-mitan de son péristyle qui abrite toute une
armée de zombis, règne en maitre [sic].
Tout est soumission autour de lui.
Le fouet de Zofer, son second, terrasse sans pitié toute vélléité
[sic] de contestation, tandis que Siltana, sa fille, a l'interdiction formelle
de distribuer aux zombis un seul grain du sel libérateur.
Toute
la population de Bois-Neuf subit les cruautés de Sintil.
Mais la grande armée des zombis vit l’expérience sanglante dans
toute sa rigueur. Siltana évalue
la dureté de la situation en voyant souffrir Klodonis, son élu, zombifié
lui aussi par Sintil. La fille du
houngan finira par lui prodiguer le sel qui le libérera.
Klodonis délivrera aussi les autres zombis, ses frères d’infortune
et tous se porteront avec le concours des habitants de Bois-Neuf à la
recherche de Sintil qu’ils extermineront [et
deviendront des bois-nouveaux].
Contrairement
à la légende biblique qui fait de la femme la responsable du péché
originel, ce sont les portes d’un monde libérateur que Siltana ouvrira à
l’humanité souffrante de Bois-Neuf, tout comme le Prométhée de la Légende
trahissant la gente céleste prodiguait au genre humain le feu rédempteur.
Mais on ne lui en saura pas gré!
L’ancien
monde de l’oppression symbolisé par Sintil et son clan disparait [sic]:
un homme et une femme, deux enfants, se trouvent à la tête de la source pour
présider à la naissance d’une nouvelle génération d’hommes, maitres
[sic] de chaque goutte de leur sueur. (57-8)
Dans
ce travail, je veux déterminer la nature de Les
Affres d’un Défi, est-il une réécriture ou une traduction de Dézafi.
Avant de déterminer le rapport entre les deux œuvres, il
faut d’abord explorer les théories de la traduction et de la réécriture.
Les
théoriciens de la traduction ont présenté plusieurs définitions de cet art
et continuent à le redéfinir. Les
variations des définitions de la traduction littéraire vont d’un extrême
à l’autre, du mot à mot à la traduction libre. En général le mot
traduction simplement signifie « Faire passer un texte d’une langue
dans une autre » (Larousse, 1021).
Donc, « La traduction est censée remplacer le texte source par
le ‘même’ texte en langue-cible » (Ladmiral, 15).
Par
contre, la réécriture, semble n’être pas définie ou théorisée autant
que la traduction. Donc, on
adoptera la définition de Dupriez,
qui définit la réécriture comme « plusieurs états successifs du même
texte, états qui se distinguent non seulement par quelques variantes, mais
par des différences parfois considérables dans le contenu, la forme, voire
l’intention et les dimensions » (389). Il est alors entendu que la réécriture
d’un texte n’implique pas le changement de code linguistique, d’une
version à l’autre. Mais, que
la transformation d’un texte premier à un texte second bénéficie d’un
changement de style et de sens. Le texte second n’est donc pas un calque du
texte premier car celui-ci possède des différences fondamentales.
Il est un texte indépendant.
En
reprenant Dézafi en français,
est-ce que Franketienne traduit ou réécrit ce roman?
Suivant la définition de la traduction et de la réécriture, on peut
affirmer que oui, mais l’œuvre cible, Les
Affres d’un défi, dépasse ces simples consignes de la traduction et de
la réécriture. C’est à dire que l’œuvre originale n’est pas
simplement reproduite en français, comme le serait une œuvre traduite, car
il y a des différences fondamentales. Parmi ces différences, la stylistique
des œuvres varie. Semblable à un texte réécrit, la dimension et
l’intention du texte cible sont modifiées par la forme et le contenu.
Le changement de style n’est non pas une transformation (une amélioration
ou condensation) du texte mais le résultat du transfert linguistique. Par
conséquent, il y a d’autres paramètres qui entrent en jeu et qui créent,
donc, entre les deux textes les différences fondamentales qui ne peuvent être
ignorées.
Premièrement,
la forme des œuvres varie. Dézafi
est divisé en trois chapitres, ayant chacun un titre emblématique de
l’action. Ces chapitres sont intérieurement divisés par rapport aux divers
discours et événements. Les
discours sont énoncés par les voix de la résignation et de la révolte intériorisée
dans le monologue, par les différents personnages dans le récit et par les
événements dans l’intrigue. Où
il y a une similarité entre les divers discours, le monologue et l’intrigue,
parfois les discours sont superposés pour créer un nouveau point de vue.
Donc, le rôle des voix
qui font l’ensemble des discours change d’un texte à l’autre.
Les
deux voix du monologue ont pour fonctions d’exposer les malheurs quotidiens
du peuple haïtien et de développer de multiples sous-thèmes, tels que
l’allégorie du combat des coqs et l’opposition entre l’amour et la
mort, la vie et la mort. Souvent,
les voix du monologue sont doublées par des personnages secondaires qui représentent
certaines idéologies. Le couple
Rita/Gédéon symbolise la voix de la résignation.
Tous deux restent des martyrs et des exploités du pouvoir.
« Jédéyon est voué à la mort, parce que du côté des forces
d’oppression et de mort qu’il singe.
Quant à Rita, tout son être n’est que passivité, résignation
muette, pur écho chancelant à la voix du maître » (Dominique, 34).
Les
couples Jérome/Alibé, Kamélo/Filojèn évoquent l’idéologie de
l’attentisme qui est aussi présentée par la voix de la révolte intériorisée
du monologue. Ils attendent
passivement le moment où l’orage grondera et où ils pourront agir et se révolter
contre l’oppression de Sintil. « Le
dialogue de Kamélo et Filojèn désigne les présupposés de cette patience.
‘Lan moman malouk, mouin aprann toufé kòlè… Toutotan bouk la pa
kanpé pou défann pròp tèt li, Sintil ap toujou krazé-brizé.. Epi pran
san-ou, zanmi-kanmarad! Térin an glisé pasé kalalou’ (116) »
(Dominique, 34). Cette voix de révolte,
à la fin du texte, emportera la victoire, car l’attente du peuple sera récompensée
par la dézombification de Klodonis. Donc,
la voix de la résignation qui est symbolisée par le couple Rita /Gédéon
sera exterminée dès la mort symbolique de Rita lors de la vraie mort de Gédéon
et la dézombification de Klodonis.
Par
opposition, le texte français est un long chapitre.
Dans le texte français, les deux voix perdent leurs fonctions
particulières en s’entremélangeant et se fusionnant à l’intrigue.
Donc, la présence des deux voix est minimalisée dans Les
Affres d’un défi. Ce
nouvel arrangement des voix et de l’intrigue met en relief l’aspect global
du texte français. Là où, dans
le texte créole, les voix présentaient la culture et le quotidien et
montraient les multiples genres d’oppression, dans le texte français, ces mêmes
voix rapprochent les sous thèmes à l’intrigue et présentent le quotidien
et la culture comme métaphores. Dans
Dézafi, le récit du rejet de
Siltana par Klodonis est présenté par l’intrigue et la voix de la révolte.
Par contre, le même passage, dans Les
Affres d’un défi, est énoncé seulement par l’intrigue.
Donc, la révolte contre le mal de l’oppression devient particulier
à Clodonis et aux zombis qu’il libère et non au peuple car c’est le récit
de leur libération et du rejet de Siltana et non la voix de la révolte du
peuple qui est entendue dans ce passage.
Alors, les deux voix et l’intrigue, dans
Dézafi, ont pour fonctions
d’ouvrir les yeux du peuple face aux maux et oppressions de tous les
« Sintils » et
« Zofers » qui abusent, contrôlent et tuent le peuple haïtien.
Les voix sont la voix du peuple haïtien.
Dans Les Affres d’un défi,
les voix renforcent la métaphore de la zombification en associant
l’intrigue et les sous thèmes. Donc,
montrant l’aspect global du cri du peuple, car les zombis sont le symbole de
l’être opprimé. Ainsi, les
voix ont une fonction différente dans les deux textes.
Cette nouvelle disposition des voix et leurs nouveaux rôles sont le résultat
d’une élaboration du texte créole au français lors de la transposition de
l’œuvre.
Une
grande partie du texte français, Les
Affres d’un défi, est une duplication de l’œuvre originale créole.
« La duplication est la reproduction dans la langue d’arrivée
de la séquence poétique de la langue de départ, reproduction qui peut être
un calque rigoureux tant sur le plan de la syntaxe que sur celui des
significations » (Voldeng, 150). Un
exemple de la duplication peut être trouvé dans le passage de la
zombification de Clodonis.
Klodonis bougonnin.
Li palé dan séré. Li
palé lan nin. Youn voua raché
toufé tranblé : Oui! Ouan! Oui! Ouan! Min Klodonis ap pasé! Lévé gadé
Klodonis k-ap pasé. Sé
mouinminm Klodonis k-ap pasé. (121)
Clodonis
bougonne, murmure entre les dents, nasille d’une voix hachée, étouffée,
chevrotante : oui ouan! Oui ouan! Oui ouan! Voilà que passe Clodonis! Réveillez-vous
de votre sommeil et venez voir passer Clodonis! C’est bien moi Clodonis qui
passe. (80)
Ces
passages, en créole et en français, sont emblématiques du miroitement de la
syntaxe et de la sémantique dans la duplication. D’autres exemples
semblables de duplication peuvent être trouvés dans le texte.
En voici un :
Youn ponyin sèl kòmansé
fonn lan youn bonm dlo cho. Youn
bonm dégradé, kolboso toupatou, noua anba kouch lafimin.
Lan mitan youn boukan difé, youn latriyé grinn sèl tanmin pété
(11).
Une
poignée de sel commence à se dissoudre dans un chaudron d’eau bouillante.
Un chaudron abîmé, complètement bosselé, noirci de couches de fumée.
Au milieu d’un feu de bois, d’innombrables grains de sel crépitent
(1).
Par
contre, dans d’autres passages de ces œuvres, des extraits sont réécrits.
Pendant l’altercation entre Sultana et Zofer à la fin du roman,
Franketienne élabore cette rencontre en décrivant les allusions qui se
retrouvent dans le texte créole et en ajoutant des dialogues.
Sultana,
je sens monter en moi une puissance mâle issue de profondeurs obscures.
Comment pourrais-je me maîtriser dans cet effroyable combat contre la
marée mystérieuse qui m’enveloppe et me soulève?
D’un
pas lourd, Zofer s’approche de Sultana, en se frottant les mains
nerveusement, le visage déformé, on dirait un monstre surgi de l’abîme.
(209-10)
En
créole, il n’y a pas de description des sentiments de Zofer, il n’y a
qu’une allusion lorsqu’il fait une proposition sexuelle à Siltana et
lorsqu’il insinue qu’il la courtise depuis longtemps. « Siltana,
tanpri! Youn ti lòsiè! […] Youn grinn soloba! »
[…] « Gin lontan m-ap liyin-ou, Siltana » (286-7).
Cette réécriture ne change pas le sens du texte, car elle a pour
fonction l’explication détaillée du même passage créole en français.
Souvent, ces quelques propositions ou phrases ajoutées définissent
des mots chargés de connotation dans la culture haïtienne. Parfois, il y a
des passages dans le texte créole qui n’ont aucun équivalent en français.
Franketienne retire parfois certains passages.
Dans le passage de la zombification de Clodonis, le texte créole donne
la raison et la manière spécifique de cette zombification.
“Sintil té rayi Klodonis pou léspri-li.
Zofè présé mété min ak youn limonad ranjé klodonis té vini pasé
vakans lan péyi-li Bouanèf. Youn
soua, lan paré lapli anba tonèl kay Fabi, Klodonis pran nan lak” (294).
Ce passage n’est pas ajouté dans le texte français parce qu’il
est trop spécifique à cet événement et aurait peu de symbolisme global.
Le symbole important dans le texte français est la zombification et
non la manière ou la raison de celle-ci qui font partie du domaine de la
culture. Ces additions ou
retraits répondent aux problèmes de la traduction : la traduction du
mot, du sens et de la culture.
Dézafi
est saturé de proverbes haïtiens.
« Dézafi de Frankétienne
est tissé d’unités proverbiales qui reviennent comme des leitmotives et
ponctuent tout le texte de signaux stylistiques interpellant le lecteur et
l’amenant à interpréter le récit à un niveau plus profond que son
contenu apparent » (Volcy, 115). Cette
surcharge de proverbes crée un problème d’équivalence dans la
transposition du texte au français. Donc,
pour garder le sens premier du texte source, Franketienne a dû expliquer les
multiples connotations des proverbes ou propositions quotidiens du créole.
En décrivant le pouvoir de Sintil et de Zofè, il écrit « Sintil
kontinié minnin Bouanèf ak Ravi-n Sèch jan li pito.
Abitan maché ès-ès; grangou gayé […] Zofè pran grad lan krazé
zo » (135). Le pouvoir omnipotent et oppressif de Sintil est décrit
dans la proposition « minnin … jan li pito »
qui est transposé en français :
« La voix de Saintil plane menaçante par-dessus les toits; son
pouvoir s’étend incommensurablement sur chaque pouce de terre »
(89-90). En même temps,
Franketienne décrit la réaction du peuple qui suit les ordres de Sintil à
la lettre, qui se « met au pas », « maché ès-ès ».
Ce proverbe d’obéissance n’a aucun équivalent français qui
renferme autant de sens. Alors,
l’écrivain est obligé d’exprimer ce proverbe en deux phrases.
« Les paysans, asservis, appauvris de plus en plus, livrés à
leur misère, n’ont ni la force de réagir, ni la velléité de protester.
Toute la tribu, noyée dans la peur, claque des dents »
(90). Conséquemment, les
ajouts et élaborations de Franketienne dans le texte français sont emblématiques
aux problèmes de la traduction de la culture et du sens des mots et proverbes.
Evidemment,
une autre différence qui façonne les deux textes est le lectorat, le
destinataire de l’œuvre. Dézafi
est un roman écrit pour les Haïtiens mais Les
Affres d’un défi est écrit pour un public plus large, le monde
francophone. Donc, Franketienne s’approprie les textes pour un lectorat
particulier. Là où il énumère
les malheurs et les coutumes quotidiens des Haïtiens dans Dézafi,
il élargira l’étendue de ceux-ci pour montrer leur aspect universel dans Les
Affres d’un défi. Ce
procédé de réécriture peut être associé à la notion de Lausberg de la métaphrase.
« Celle-ci est une réécriture dans laquelle le texte n’est
pas étendu, mais seulement modifié (parfois raccourci, mais sans aller
jusqu’au résumé) pour plus de clarté ou en fonction d’un public déterminé »
(Dupriez, 327). Au commencement du roman, Franketienne présente les problèmes
du peuple, il laisse l’avant-garde à leurs plaintes. Où il énumère des
verbes d’action pour faire la liste des problèmes, il est obligé d’élaborer
le texte français pour clarifier le cri du peuple.
Comparer : « Dòmi lévé gadé maché manjé lanbé taté
souflé tonbé kouri ralé jounin grangou.
Palé dépalé. Lang lou.
Lang koupé miyèet-moso. Vant
plin. Trip kòdé.
Souaf dlo. Abiyé banda »
(11-2).
Dormir avec l’espoir que la lumière drainera nos angoisses nocturnes. Se réveiller loin des songes désentravés, le corps enlépré de solitude. Regarder l’immensité des déserts inarpentés. Errer à travers la meublerie des désirs. Remuer le ciel et la terre jusqu’au saignement des étoiles et des pierres. S’empiffrer de nourriture. Lécher d’appétit. Palper avec prudence. Souffler sur les morceaux brûlant. Choir/déchoir. Fuir à toutes jambes Crever de faim des jours entiers. Parler sans cesse. Déraisonner. Avoir la langue engourdie ou cisaillée en mille morceaux. Etre repu. Avoir les tripes encordées par la douleur. Eprouver une soif d’enfer. Se parer comme un paon » (1).
Ce
premier passage est un exemple de la réécriture chez Franketienne, où il
clarifie ce qui aurait été une ambiguïté totale s’il n’avait fait que
dupliquer comme dans d’autres passages.
Ailleurs, c’est en fonction du public visé qu’il réécrira
certains extraits. Dans le
passage de la dézombification, par exemple,
Franketienne explique la métaphore qu’il a utilisée dans ces œuvres
pour démontrer la prise de conscience de Clodonis.
Cette prise de conscience est illustrée par les images du quotidien
qui hantent la pensée de Clodonis. En
français, il utilise les images de l’esclavage.
En créole, il fait une liste des problèmes en Haïti.
Comparer :
J’observe les allées et venues des charrettes chargées de canne à sucre ils me battent me frappent avec une houssine j’ai les jambes couvertes de plaies une rafale de coups de corde sur mes épaules nues des compresses des feuilles de corossol sur mes tempes (214)
vironn
lafimim Chouga bò laplinn/lakou Mouzin/pit Chada/lòbèy nan maché Salomon/pronminnin
grangou/ pòtay Gèp/ flann lan Frésino/ batay fopouin / ga Mak-Donal/
tchaka/sinéma gratis sou mi Bèlè/dasomann lan bal/ bann rabòday kayé sou
Chanmas/ bidjonnèl Bizoton/maché grangou/poto élétrik Bisantnè/ (291)
Il
est important pour l’ensemble de l’œuvre qu’il y ait ces différents
textes inclus et ajoutés dans chaque roman car ces nouveaux passages
permettent que le message de l’œuvre soit acheminé.
Les deux passages semblent présentés des images différentes, mais
ces exemples sont des illustrations des même thèmes, entre autres,
l’exploitation et la misère. Ces
souvenirs font partie de la mémoire, la conscience collective ou du savoir
global du lectorat. Donc, il doit utiliser ces différentes illustrations pour
présenter les mêmes thèmes. Alors,
en ayant des textes qui touchent émotionnellement le lecteur, Franketienne
transforme son œuvre par rapport au lectorat choisi. Le roman devient un
porte-parole pour les opprimés, un message idéologique pour les oppresseurs
et les personnes libres.
Quel
est donc le rapport entre ces deux œuvres de Franketienne?
Les Affres d’un défi est
une duplication de Dézafi mais
comme toute traduction, c’est une relecture du premier roman, une
« interprétation » (Matevossian-Mississian, 197)
personnelle de l’auteur. C’est
aussi une réécriture, car Franketienne manipule le texte français pour
expliquer et définir la culture haïtienne mais aussi l’insérer
dans un contexte global. Comme à
Bois Neuf, la zombification ou l’oppression d’un peuple existe partout et
le dézafi, la lutte, est une obligation de toute l’humanité car la libération
est nécessaire. C’est ce message que Jérôme envoie dans son discours aux
« bois-nouveaux ».
Beaucoup
d’autres zombis croupissent dans la misère et l’inconscience […]
Allons les réveiller par le sel. Pour
garantir les visas de l’aube, soyons d’infatigables semeurs de sel.
Car, là où il y aurait un seul être humain enchaîné, affamé,
humilié, c’est l’humanité toute entière qui est traînée dans la boue…
(227)
Ce
passage, le discours final de Jérôme, est indicatif du nouveau point de vue,
la globalité du dézafi. Ce discours, contrairement à celui dans Dézafi,
n’est plus un avertissement au peuple « Dézafi pa janm fini.
Dézafi pa gin bout. Amatè fèk karé souin kòk.
Lavi, sé youn kokinnchinn dézafi.
Nou pa doué kité mové dòmi broté-nou tout pré lanmò »
(312), mais c’est un appel à l’action, à la dézombification de tous
pour que tous soient libres. « Pour chasser le sommeil paralysant, la léthargie
et la mort, nous devons, en tout temps et en tous lieux, apprendre à vivre
pour partager du sel » (227).
Conséquemment, Les Affres d’un défi n’est ni entièrement une traduction ni une réécriture de Dézafi car Franketienne utilise les procédés techniques des deux formes de manipulation du texte. Les Affres d’un défi est plutôt une « lectécriture: une écriture qui nous dirait le plaisir du texte, […] d’écrire une lecture ». Franketienne, en reprenant Dézafi en français, réécrit ce roman en fonction de sa nouvelle lecture des thèmes multiples de l’œuvre originale. Les Affres d’un défi est une création nouvelle, portant pour sujet un thème ancien, qui a été déjà présenté par Franketienne dans Dézafi. Par contre, en ajoutant au contexte de l’œuvre originale l’aspect mondial, Franketienne transforme l’œuvre originale d’un roman culturel haïtien, où il précise les maux haïtiens sous le pouvoir des Duvalier, en une nouvelle œuvre cible des droits de l’homme. Franketienne garde la culture et le contexte haïtien mais les transcende pour devenir le protecteur des droits de l’homme, le capitaine de cette révolution. Les Affres d’un défi, donc, devient une œuvre puissante de propagande. Semblable aux textes qui sont les fusions de multiples genres narratifs, la manipulation du texte source au texte cible est un métissage de la réécriture et de la traduction.
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